Arnaud Desjardins
"Vous pensez que je souffre. Certainement. Vous me voyez dans
la misère. C'est l'évidence. Et vous brûlez de venir à mon
secours. C’est très beau. Plus que beau: vous êtes, dans ma vie,
le premier exemple d’amour chrétien uni à l’intelligence de
l’homme moderne. Mais, mon cher Adrien, soyez sûr que ma
souffrance et ma misère vous font plus de mal à vous qu’à
moi. Et c’est pour faire honneur à votre peine sincère que je
me suis décidé, ici, de sortir de ma carapace d’une façon bien
plus marquée que cela n’était mon intention sur l’autre rive.
Ainsi, apprenez ceci:
« J’ai eu des jours de fête dans ma vie, de beaux jours
baignés dans la lumière de toutes les joies. J’obtenais tout ce
que, humainement et sainement, on peut demander à l’existence.
Et comme j’ai un coeur sensible — beaucoup plus sensible à
ce moment — et une intelligence assez vive — bien plus
vive aujourd’hui —‘ je jouissais jusqu’à la douleur. Mais là
fut mon désastre: j’ai cru, dur comme acier, que la vie, ma
vie, n’était, ne devait être, que cela: jouissance. Or, le malheur,
prompt et terrible comme la foudre, ne tarda pas à venir
m’asséner, en plein bonheur, un de ces coups de gourdin qui
sont d’autant plus terrassants que vous êtes moins préparé à
les recevoir.
« Eh bien, je vous prie de me croire quand je vous dirai
qu’après être sorti déplumé du purgatoire où j’ai payé la rançon
de mon orgueil et où j’ai failli laisser jusqu’à ma peau, je me
trouve maintenant devant vous avec les mêmes sources de
jouissances qu’à l’époque où je n’avais qu’à appuyer sur un
bouton pour avoir, dix minutes après, mon cheval, mon bel
alezan, le seul être qui m’attire encore vers le passé, le seul
qui me donne parfois des envies folles de partir, la tête en
avant, les yeux fermés, vers les lieux de bonheur lâche que je
ne reverrai plus jamais.
« Oui, mon ami, la vie fait de ces miracles : je suis resté
intact. Bien mieux, j’ai découvert d’autres sources de bonheur,
d’autres, insoupçonnées, plus abondantes, restées cachées pen-
dant ma vie dans l’aisance. Celle-ci est comme une forte
lumière qui vous aveugle: tous les détails — ces détails qui
font la belle vie comme ils font le grand art — vous échappent.
« Je croyais sentir l’art et les splendeurs de la nature, mais
j’écoutais la musique la plus navrante en embrassant le cou
des dames, je leur lisais les meilleures lectures pour leur faire
plutôt admirer mon talent de lecteur; et quand je passais à
cheval sous les branchages des allées, je cravachais les feuilles
qui tombaient massacrées,
« La douleur, qui fut, physique et morale, également impi-
toyable, jeta sur ce gâchis de bonheur sa lumière discrète,
qu’alimente cette huile inestimable qui s’appelle sincérité. La
misère passa ensuite son éponge brûlante sur la fine pellicule de
ma vanité et effaça toute trace des joies senties par une sensi-
biité malade. Et maintenant qu’il n’y a plus de gens pour épier
mes attitudes qui devaient être parfaites, ni pour flatter un
savoir que j’acquérais pour leur fausse admiration; maintenant
que j’admire cette mare pour sa beauté sauvage, que je lis un
livre pour sa vraie valeur et que je ne fais plus un geste, que je
ne dis plus un mot pour les yeux d’une belle ou pour le fin nez
de mes rivaux, maintenant seulement je goûte la joie.
« C’est écrit: la misère et la douleur rendent l’homme sincère.
Je vais plus loin: la souffrance crée des joies. La perfidie du
bonheur facile, la lâcheté de la jouissance qui ne coûte rien,
la béatitude sentimentale à la Narcisse, fatiguent nos nerfs,
privent l’homme de ce que la vie renferme de plus amplement
humain et tarissent les maigres sources de la vie unilatérale
dont dispose tout être qui ignore les grar’ls malheurs. Ces
sources-là sont toutes pareilles aux sources d’eau vive qui,
pour bien fonctionner, pour augmenter leur débit, ont besoin
d’être entretenues, élargies, sondées. Eh bien, il n’y a qu’une
seule sonde qui sache renouveler le débit de nos sources de
joie: c’est la souffrance. Oui, elle seule peut nous rendre
sincères, mais à condition que l’homme accablé par elle ne soit
pas, cette fois, admiré à rebours, car alors, s’il faut être léger
toute sa vie, il vaut mieux sentir la légèreté de l’or qui file que
la trace des poux qui restent. Je ne suis pas un admirateur
de la misère, ni surtout gourmand de la souffrance stupide
qu’elle donne, mais, une fois tombé dans son océan, j’aime
mieux aller jusqu’au fond de ses entrailles que de barboter à la
surface dans un désespoir ridicule: voilà d’où vient cette pas
sivité, ce calme, cette acceptation que vous voyez en moi et
qui vous effraient."
Panaït Istrati "La jeunesse d'Adrien Zograffi"
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